jeudi 1 mars 2018

absinthe. page 140. Bartleby et compagnie

Ce fut longtemps l'aspiration d'Oscar Wilde, exprimée dans La Critique créatrice, que de "ne rien faire du tout, ce qui est la chose la plus difficile au monde, la plus difficile et la plus intellectuelle".
A Paris, où il passa les deux dernières années de sa vie, c'est un sentiment d'anéantissement moral absolu qui lui aura permis de réaliser son vieux rêve de ne rien faire. En effet, durant les deux dernières années de sa vie, Wilde n'écrivit pas, ayant résolu de cesser à jamais de le faire, pour connaître d'autres plaisirs, connaître les joies sages de l'inaction, se consacrer exclusivement à la paresse et à l'absinthe. Celui qui avait traité le travail de "malédiction des classes buveuses" fuyait maintenant la littérature comme la peste et se mettait à la promenade, à la boisson, voire, avec une certaine fréquence, à la contemplation pure et dure.

Enrique Vila-Matas, Bartleby et compagnie, Christian Bourgois éditeur, 2002.
(traduit de l'espagnol par Eric Beaumatin)



 Enrique Vila-Matas, né en 1948


(photo Ulf Andersen)

dimanche 14 janvier 2018

absinthe. page 5. Le cri du peuple - Les heures sanglantes





ps : n'ayant pas lu le roman de Jean Vautrin (Le cri du peuple, Grasset, 1998) je ne sais si le terme y apparaît...


Jacques Tardi (1946)

dimanche 19 novembre 2017

absinthe. page 16. Poisons

     Il n'y a pas si longtemps, nous passions encore devant des jeux d massacre où s'alignaient des têtes de buveurs violents que la photo avait encore dramatisées : gaillards aux yeux de tigre qui se mangeaient les rides, présidents Kruger de cauchemars bleus, vieilles gardeuses de chiens dont les paupières tombaient dans les narines, bouchers gonflaient comme des pneumatiques, pieuvres humaines, congres de foires et autres masques d'ivrognes accompagnés de coeurs d'alcooliques pareils à des sacs de pommes de terre, souvent à des foies qui évoquaient le chapeau du petit Caporal. Il y a une quarantaine d'années, la presse parisienne publiait même ce qu'elle appelait le budget d'un ouverrerier :
3 Gouttes...........................0,30
Café, eau-de-vie................0,55
2 Absinthes........................0,50
2 Amers Picon...................0,50
Omelette, pain, fromage....1,10
Boisson, café, eau-de-vie...0,75
2 Absinthes, 2 verres.........1,00
     Suivait le cri d'alarme : 
     "Il n'y a ni un jour ni une heure à perdre. L'ennemi n'est pas seulement à nos portes, il n'est pas seulement dans nos murs, il est en nous, et nous le portons dans nos veines. Si nous ne faisons pas immédiatement un énergique et commun effort pour l'expulser, c'est lui qui aura raison de nous. 
     Le problème se pose dans les termes d'un dilemme inéluctable : ou bien la France emploiera pour combattre l'alcoolisme les moyens les plus puissants, ou bien, comme race et comme nation, la France disparaîtra."

Léon-Paul Fargue, Poisons, Le Temps qu'il fait, Cognac, 1992.


Léon-Paul Fargue (1876-1947)
(photo trouvé sur le site paris secret et insolite de même que le lien vers les amis de L.-P. Fargue)

ps 1 : le terme apparait encore page 19, puis page 39.
ps 2 : le texte est publié en 1946 en 220 exemplaires.

lundi 10 juillet 2017

absinthe. page 396. Une femme seule

Ils avaient des projets ensemble désormais. Francis attendait que sa demande de mutation à la section de recherches de Dijon soit officiellement acceptée. MArianne, de son côté, voulait quitter la région et acheter une propriété. Ce serait donc en Bourgogne. Elle avait déjà repéré un relais équestre, dans une vallée vallonnée et verdoyante, où ses chevaux, Joyce et Siddy, pourraient se sentir à leur aise. Alambra était mort un des premiers jours du printemps, un jour de pluie triste comme un dimanche de Toussaint.
Francis se surprenait à croire qu'il pourrait maintenir cette femme dans la perspective d'une vie plus douce. Et qu'elle retrouverait le goût d'écrire.
- Allez, quoi... Racontez-moi ! supplia Sylvie d'un ton amusé, en débouchant une bouteille d'absinthe rapportée de son dernier voyage en Espagne.

Marie Vindy, Une femme seule, Fayard noir, 2012.





Marie Vindy, née en 1972.
actualités sur le site de l'écrivaine : marievindy.overblog.com


vendredi 30 décembre 2016

absinthe. page 11. Joy et Joan

- C'est une esclave, me dit-il à l'oreille. Elle m'appartient. J'ai le droit de vie et de mort sur elle. A partir de ce soir, tu pourras en disposer, la traiter comme bon te semble, lui ordonner tout ce qui te passe par la tête. Elle est totalement soumise et ne craint pas la douleur. En vérité, elle recherche la souffrance et l'humiliation... comme tous les esclaves... Je l'ai appelée Millarca.
J'imaginais la jeune femme livrée à mes caprices et imperceptiblement j'allongeais ma jambe contre la sienne. Millarca a relevé les yeux, l'espace d'un éclair.
- Montre-toi ! lui a ordonné Bruce.
Elle s'est tournée et a relevé sa jupe. J'ai aperçu, dans la lumière absinthe de la limousine secouée par la tempête, la croupe creusée, souple, qui laissait entrevoir le sexe nu. Les hanches osseuses et les fesses musclées formaient un contraste émouvant.

Joy Laurey, Joy et Joan, France Loisirs, 1983.

Joy Laurey est le pseudo de l'écrivain Jean-Pierre Imbrohoris (1943-1993), qui décède dans un accident de voiture.

mardi 8 mars 2016

absinthe. page 439. L'espoir

Un officier fit tourner le tambour de la porte avec un éclat de miroir à alouettes sur le jour de novembre, et entra :
- Le feu reprend partout. Ca vient par ici.
- On l'éteindra, dit une voix.
- Facile à dire ! Rue San-Magros, rue Martin de Los Hijos...
- Avenue Urqijo...
- L'hospice de San-Geronimo, l'hôpital San-Carlos, les maisons autour du Palace...
D'autres officiers entrèrent. Le tambour de la porte poussa dans le café une odeur de pierre brûlante.
- L'hôpital de la Croix-Rouge...
- Le marché San-Miguel...
- On a éteint déjà une partie. San-Carlos et San-Geronimo, c'est fini.
- Qu'est-ce qu'on entend ? Les antiaériens ?
- Garçon, une absinthe, dit le compagnon de Moreno, un chevelu ravagé.
- Je ne sais pas. Je ne crois pas.
- Ce sont des shrapnells, dit l'offcier entré le dernier. Sur la place d'Espagne, ça tombe tant que ça peut. Mais, à Guadarrama, ils ne passent pas.


André Malraux, L'espoir, Gallimard, collection Folio plus, 1996.



André Malraux (1901- 1976)
L'espoir paru en décembre 1937.
 

lundi 22 février 2016

absinthe. page 112. Les jours et les nuits

Nosocome avait pendu sous un globe une paille horizontale à une soie de cocon, et vérifié que l'approche d'une chaleur animale ne déplaçait pas assez l'air inclus pour une libration. Sengle distant de plusieurs mètres obtenait des déclinaisons par un regard peu prolongé.
Sengle joua aux dés un jour, dans un bar, contre Severus Altmensch, au premier quinze. Il amena trois fois cinq, cinq et cinq. Et il prit plaisir à annoncer à Severus les points invraisemblables qu'il percevait tournoyer, avant leur sortie de l'opacité du cornet. Et, le second coup, déjà un peu ivre d'absinthes et cocktails, il jeta cinq, quatre... Le bourgeoisisme idiot de Severus ricanait ; et SIX. Personne ne joua plus aux dés avec lui, car il dépouillait de sommes considérables.

Alfred Jarry, Les jours et les nuits, Gallimard, collection L'Imaginaire, 1981.


Alfred Jarry (1873-1907)
7 rue Cassette, où il s'installa en 1897.
Aux côtés d'Alfred Vallette, directeur du Mercure de France
(photos extraites du site http://www.patafisica.it)